Suite au retour du débat sur le port de l’uniforme à l’école, et en réponse à cet excellent post de @PadrePio, j’aimerais offrir une autre perspective sur le port de l’uniforme à l’école, nourrie de l’expérience britannique.

 

L’école en France est extrêmement politique, les grandes réformes ont toujours, ce n’est pas un hasard, eu lieu après des changements de régime traumatiques. Qu’il s’agisse de Bonaparte instituant les lycées ou de Jules Ferry après la guerre de 1870, leur finalité a toujours été double : éduquer, mais aussi former des fonctionnaires, officiers et soldats fidèles au nouveau régime1.Je fais une véritable allergie à la phrase « Le rôle de l’école est de former des citoyens » tant j’entends à chaque fois sa suite non prononcée : « qui partagent nos idées ». pour gagner la prochaine, d’où un aspect militaire très marqué 2.Les lycées sont militaires sous le premier empire, Jules Ferry crée les bataillons scolaires pour apprendre dès l’enfance à défiler au pas en uniforme, afin de préparer le service militaire..

Cet aspect top down est d’ailleurs plutôt de gauche (i.e. historiquement républicain), la droite étant plus portée sur « l’école libre », des congrégations au privé sous contrat, et opposée hier aux bataillons scolaires et aujourd’hui au collège unique.

Il ne vous aura pas échappé que le Royaume-Uni n’a pas subi les changements de régimes qui ont eu lieu en France. Des révolutions, oui, des rois décapités aussi, mais la monarchie anglaise, à travers de larges évolutions, est restée. Il n’y a donc pas, par exemple, le même type de débat sur l’enseignement de l’histoire instrumentalisé au service de deux narrations concurrentes, par exemple.

Ecartons tout de suite un préjugé courant : l’enseignement privé et payant est extrêmement minoritaire en Grande-Bretagne et ne représente que 7% des élèves. L’immense majorité (93% donc) est scolarisé dans des établissements gratuits et financés par l’Etat. En revanche, en l’absence de rupture forte, ce système est beaucoup moins pyramidal que le système français et a intégré les établissements d’enseignement pré-existants : écoles mises en place par les guildes, écoles religieuses3.Il n’y a pas de laïcité ni de séparation des Eglises et de l’Etat à la française au Royaume-Uni, la reine est à la fois chef d’Etat et chef de l’église d’Angleterre, depuis Henri VIII. Paradoxalement la tolérance religieuse y est aujourd’hui largement aussi bien ancrée qu’en France., écoles financées par un riche donateur ou par une entreprise pour ses ouvriers, par une commune ou une association.

Le système ressemble ainsi beaucoup plus au privé sous contrat qu’au public français et fait la part belle au projet d’établissement : 90% des écoles sont des specialist schools offrant un projet d’établissement différencié avec un focus sur la pratique des arts, des sports, d’options particulières, une éducation religieuse etc.

Certaines écoles (faisant toujours partie de ce qu’on appellerait le public) sont extrêmement anciennes, avec de riches traditions. The King’s School, Canterbury a ainsi été créée en 597, sous les rois saxons, comme école cathédrale (école dépendant de l’évêque pour former les clercs) de Canterbury.

Ses traditions sont nombreuses, des plus sérieuses aux plus curieuses. Les meilleurs élèves ont ainsi toujours un rôle dans le sacre de l’archevêque de Canterbury, et le représentant des élèves de terminale a le droit de faire paitre un bouc sur la pelouse de la cour d’honneur.

Cette dernière tradition n’est plus observée, dans la pratique il était certainement responsable de l’entretien du bouc qui servait de tondeuse à gazon, et cette corvée a été mythifiée depuis sous la forme d’un privilège légèrement absurde.

Dans ce contexte, l’uniforme est un moyen de revendiquer l’appartenance à une institution originale, rôle qu’il partage avec un certain nombre d’autres signes, chants, traditions, voire attachement à ses propres règles de football qui ne sont utilisées que dans une école depuis 150 ans 4.Une de ces écoles, la Rugby school, créée en 1567 par un mécène et qui existe toujours, a eu plus de chance, sa variante étant devenue un sport à succès : le rugby..

D’autres écoles, d’ailleurs, revendiquent une pédagogie basée sur l’absence d’uniforme avec la même fierté, et le débat existe sur ses bienfaits ou ses inconvénients, mais il n’est pas réductible à une simple économie sur l’habillement ou sur l’évitement des marques : il y a derrière une véritable diversité du système éducatif à l’opposé du système français très hiérarchique et rigide, et l’uniforme est un des symboles de cette diversité. L’uniforme des bataillons scolaires français avait la signification absolument inverse.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’aujourd’hui la droite de M. Fillon a une approche très Ferriste de l’école, souhaitant des programmes d’histoire imposant sa vision et des uniformes, alors que la vision traditionnelle de la droite, celle d’une école plus décentralisée et des établissements plus autonomes se retrouve dans le programme de M. Macron, ancien socialiste.

The trouble with having an open mind, of course, is that people will insist on coming along and trying to put things in it5.Cette citation n’est pas directement liée à l’éducation, mais représente assez fidèlement l’approche de certains à ce sujet..

Sir Terence David John « Terry » Pratchett, OBE

Notes   [ + ]

1. Je fais une véritable allergie à la phrase « Le rôle de l’école est de former des citoyens » tant j’entends à chaque fois sa suite non prononcée : « qui partagent nos idées ».
2. Les lycées sont militaires sous le premier empire, Jules Ferry crée les bataillons scolaires pour apprendre dès l’enfance à défiler au pas en uniforme, afin de préparer le service militaire.
3. Il n’y a pas de laïcité ni de séparation des Eglises et de l’Etat à la française au Royaume-Uni, la reine est à la fois chef d’Etat et chef de l’église d’Angleterre, depuis Henri VIII. Paradoxalement la tolérance religieuse y est aujourd’hui largement aussi bien ancrée qu’en France.
4. Une de ces écoles, la Rugby school, créée en 1567 par un mécène et qui existe toujours, a eu plus de chance, sa variante étant devenue un sport à succès : le rugby.
5. Cette citation n’est pas directement liée à l’éducation, mais représente assez fidèlement l’approche de certains à ce sujet.