La guerre des sciences faisant rage sur Twitter ces derniers jours, il était temps de faire un petit résumé de ce qu’est le consensus sur ce produit qu’est le glyphosate. Pour conserver un article relativement court, j’ai renvoyé en notes un certain nombre d’informations et d’anecdotes, n’hésitez pas à aller les y lire. Bonne lecture !

Impossible de commencer sans présenter deux agences bien connues, l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé, ou WHO) et le CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer, ou IARC). Leurs rôles sont souvent mal assimilés, y compris dans la presse où l’on peut parfois lire qu’elles ont des avis opposés sur le glyphosate. Il n’en est rien : elles ne s’intéressent simplement pas du tout à la même chose.

Le CIRC, dont l’OMS est l’agence mère, fait une analyse de danger relative au cancer. C’est l’OMS qui, sur la base de cette analyse de danger, fait une analyse de risque (si la différence n’est pas absolument claire pour vous, lisez ceci c’est nécessaire pour la suite). C’est ainsi que le CIRC classe dans la même catégorie, celle des cancérogènes1)Avant qu’on ne m’en fasse la remarque, cancérogène et cancérigène sont tous deux corrects. Souvent utilisés comme synonymes, il est parfois fait une nuance par les spécialistes :

-Cancérogène : favorise l’apparition d’un cancer
-Cancérigène : favorise le développement d’un cancer existant

Dans cette acception, j’utilise le premier qui est plus correct ici.
certains, le vin 2)Toutes les boissons alcoolisées en fait. et le plutonium ; quant au maté et la viande rouge, ils sont dans la même que le glyphosate, celle des cancérogènes probables.

Une fois parlé de danger, reste à parler de risque, en fonction de l’exposition, des circonstances, de la voie d’absorption, etc. C’est ce que fait l’OMS, sur la base des travaux du CIRC. Voici donc le consensus de l’OMS, partagé par l’EFSA3)Union Européenne, la FDA4)Etats-Unis, l’ECHA5)Suisse, l’APVMA6)Australie, etc.7)Bref, la totalité des régulateurs de la planète et des spécialistes du sujet.

Si vous êtes anglophone, n’hésitez pas à préférer l’original en bas de la page à ma traduction rapide.

Le glyphosate est un herbicide à large spectre. Plusieurs études épidémiologiques sur les incidences de cancers suite à une exposition professionnelle au glyphosate étaient disponibles. L’évaluation de ces études se concentrait sur l’occurrence de lymphome non-hodgkinien. Globalement, il y a quelques signes d’une association positive entre exposition au glyphosate et lymphome non-hodgkinien dans les études de cas et les meta-analyses. Néanmoins, il est notable que la seule étude de haute qualité à large cohorte n’a trouvé aucun signe d’association, à aucun niveau d’exposition.

Le glyphosate a été testé de manière extensive quant à ses effets génotoxiques avec une variété de tests, sur un large panel d’organismes. La prépondérance globale des indices indique que l’administration de glyphosate ou de sa formulation8)C’est à dire le Round-up, ou un de ses multiples concurrents, celui-ci étant génériqué depuis 20 ans. à des doses aussi élevées que 2000 mg/kg de poids 9)Pour les moins matheux, 140g pour un adulte de 70 kg. Un petit verre disons. par voie orale, la plus pertinente en ce qui concerne l’exposition humaine, n’était pas associée à un effet génotoxique dans l’immense majorité des études conduites sur les mammifères, un modèle considéré comme approprié pour estimer la génotoxicité chez les humains.

Le meeting conclut que le glyphosate n’est pas cancérogène chez les rats mais ne peut exclure qu’il le soit chez les souris à très haute dose10)Les fameux 2g/kg, qui sont déjà très proches de la DL50 (quantité à partir de laquelle la moitié de l’échantillon meurt) de 5g/kg. A titre d’illustration, celle du sel de table est de 3g/kg et sa toxicité à long terme est certaine.. Au vu de l’absence de potentiel carcinogénique chez les rongeurs à des niveaux pertinents pour l’humain et en l’absence de génotoxicité par voie orale chez les mammifères et considérant les indices épidémiologiques des expositions professionnelles, le meeting conclut qu’il est improbable que le glyphosate cause un risque carcinogénique à l’être humain à travers la diète.

Le meeting réaffirme le groupe ADI pour l’ensemble du glyphosate et de ses métabolites de 0-1 mg/kg sur la base de la glande salivaire. Le meeting conclut qu’il n’est pas nécessaire d’établir une ArD pour le glyphosate étant donnée sa faible toxicité aiguë.

Source : voir original en bas

La raison de la position du CIRC est reprise dans cette conclusion, il s’agit de la phrase en gras. On peut débattre sans fin sur l’opportunité d’avoir classé le glyphosate en cancérogène probable plutôt qu’en cancérogène possible sous l’influence d’un lobbyiste rémunéré par une partie à un procès mais c’est en soi sans grand intérêt11)C’est une question qui a fait débat et Christopher Portier aurait pesé dans un sens.
Ceci étant dit et même si il avait omis, comme il l’a admis lors de son audition, de déclarer qu’il était payé par des cabinets d’avocats (Lundy, Lundy, Soileau & South et Weitz & Luxenberg) qui attaquaient Monsanto et avaient intérêt à ce que le classement soit le plus inquiétant possible, il avait auprès du CIRC un statut qui était plus un statut d’observateur, utilisé pour les personnes présentant des conflits d’intérêt, pas de participant à part entière.

L‘analyse de risque est, elle, faite par l’OMS, c’est toute la partie qui n’est pas en gras : aucun effet cancérogène n’est mis en évidence chez les animaux pour des doses inférieures à 2g/kg ; les agriculteurs eux-mêmes, alors qu’ils manipulent directement le produit12)Dans une étude sur 53 000 agriculteurs américains tout de même., ne présentent aucun cancer supplémentaire lié au glyphosate13)Je dis bien lié au glyphosate, d’autres produits sont plus problématiques. Cela mériterait un article à part entière, les uns pointant que les agriculteurs ont moins de cancers que la population générale, d’autre que certains produits qu’ils utilisent sont cancérogènes. Les deux sont vrais :

– Les agriculteurs ont globalement moins de cancers que la population générale, en particulier parce qu’ils ont moins de cancers liés au mode de vie (tabac and co)

– En revanche il y aurait un excès de certains cancers, en particulier les hémopathies malignes comme le lymphome non-hodgkinien dont parle l’OMS, raison d’ailleurs pour laquelle ce cancer est singularisé ici, qui serait lié à l’exposition professionnelle à certains pesticides.

C’est un de ces sujets sur lesquels chacun trouve un argument à sa sauce en oubliant la moitié du problème.
et les résidus sur les produits consommés sont minuscules, en millionièmes de ceux pour lesquels il n’a pas été possible d’éliminer la possibilité d’une cancérogénicité chez les souris, dans le pire des cas14)Il s’agit ici d’un worst case scenario où j’ai poussé tous les curseurs dans le mauvais sens :

-J’utilise comme source des analyses douteuses de l’association Générations Futures

-Je prend le produit sur lequel ils ont trouvé le plus de résidus (les lentilles sèches), qui de plus est un outsider, largement au-delà des autres.

La portion recommandée pour les lentilles sèches est de 60g par personne, les lentilles analysées par Générations futures contenaient 2100µg/kg, soit une dose de 126µg par portion, rapportée au poids d’un adulte assez léger de 70 kg, cela nous donne 1/1 111 111 de la dose à partir de laquelle il y a un doute sur la cancérogénicité chez la souris mais pas chez le rat. Et c’est à condition de ne manger que ça tous les jours.
, il n’y a donc aucune raison, pour l’OMS ou les régulateurs, sur la base des études scientifiques, de s’inquiéter des effets du glyphosate à travers l’alimentation15)Un épisode particulièrement savoureux me revient, une série de Une sur la contamination de certaines bières au glyphosate, cadeau de 60 Millions de Consommateurs, cette fois. C’est cocasse à plusieurs titre, déjà la bière contient un cancérogène certain, pas probable : l’éthanol, et en quantité largement plus importante que le glyphosate.

Ensuite, il fallait boire 2 000 litres par jour de la bière la plus contaminée pour atteindre non pas le seuil où le glyphosate devenait peut-être cancérogène chez les souris, mais simplement la limite légale.

A ce niveau de consommation, le cancer fût-il du à l’éthanol ou au glyphosate, n’est plus vraiment un problème, il n’y a plus de foie à métastaser de toute façon.
.

Certains16)Je ne vais pas dire qui, sans quoi je vais me faire qualifier de troll payé par Monsanto™ par une certaine rédaction. tentent de faire passer, hélas, le passage en gras pour l’intégralité de la recherche sur le sujet, en confondant volontairement danger et risque et en faisant semblant de croire que le CIRC, qui dit lui même explicitement l’inverse, étudie le risque. Si je n’étais généreux, je les traiterais d’escrocs. N’étant pas généreux, je vais les traiter d’escrocs d’ailleurs. 

Le glyphosate en soi est un sujet secondaire, même si il est d’un intérêt fondamental pour les agriculteurs français, mais c’est ce même passéisme anti-science que l’on voit à l’oeuvre contre les OGM, ce qui a l’inconvénient d’empêcher de soigner une carence qui fait 2 000 000 de morts par an17)Il s’agit en l’occurrence du riz doré qui aide à lutter contre la carence en bêta carotène.. Greenpeace s’est d’ailleurs fait démolir sur ce sujet par 141 prix Nobel, un record.

Il serait bien sûr possible aussi de parler des anti-ondes, des anti-vaxx, qui non contents de mettre en danger leurs enfants, mettent aussi en danger ceux qui ne peuvent être vaccinés18)Dans ce cas la vaccination du reste de la population les protège en limitant les risques qu’ils entrent en contact avec une personne infectée, ce qu’on appelle herd immunity. car ils sont immunodéprimés par exemple, ou encore l’homéopathie qui bien qu’inoffensive en soi retarde parfois de manière dramatique un traitement réel19)Demandez aux médecins sur Twitter, combien ont des histoires du type “Oui docteur, ça fait 6 mois que je me traite par homéopathie mais j’ai quand même préféré venir vous voir – Trop tard ça a métastasé partout.”. Beaucoup trop en ont..

Que certains aient des tendances au luddisme ou à une certaine religiosité façon mother Gaïa est un fait de la vie, mais il est peut-être évitable de donner un porte-voix à tous ceux qui racontent n’importe quoi, voire dans certains cas, de verser dans le complotisme aigu en traitant l’intégralité des chercheurs indépendants, des régulateurs et des revues scientifiques de complotistes. Non pas d’ailleurs qu’il ne faille pas examiner leur travail, au contraire, mais il faut le faire avec des arguments et des études bien construites, pas en s’appuyant simplement sur l’idée reçue qui fera le meilleur score sur Médiamétrie.

Annexe

 

Document original de l’OMS, en anglais

EDIT : coquille risque/danger

Notes   [ + ]

1. Avant qu’on ne m’en fasse la remarque, cancérogène et cancérigène sont tous deux corrects. Souvent utilisés comme synonymes, il est parfois fait une nuance par les spécialistes :

-Cancérogène : favorise l’apparition d’un cancer
-Cancérigène : favorise le développement d’un cancer existant

Dans cette acception, j’utilise le premier qui est plus correct ici.
2. Toutes les boissons alcoolisées en fait.
3. Union Européenne
4. Etats-Unis
5. Suisse
6. Australie
7. Bref, la totalité des régulateurs de la planète et des spécialistes du sujet.
8. C’est à dire le Round-up, ou un de ses multiples concurrents, celui-ci étant génériqué depuis 20 ans.
9. Pour les moins matheux, 140g pour un adulte de 70 kg. Un petit verre disons.
10. Les fameux 2g/kg, qui sont déjà très proches de la DL50 (quantité à partir de laquelle la moitié de l’échantillon meurt) de 5g/kg. A titre d’illustration, celle du sel de table est de 3g/kg et sa toxicité à long terme est certaine.
11. C’est une question qui a fait débat et Christopher Portier aurait pesé dans un sens.
Ceci étant dit et même si il avait omis, comme il l’a admis lors de son audition, de déclarer qu’il était payé par des cabinets d’avocats (Lundy, Lundy, Soileau & South et Weitz & Luxenberg) qui attaquaient Monsanto et avaient intérêt à ce que le classement soit le plus inquiétant possible, il avait auprès du CIRC un statut qui était plus un statut d’observateur, utilisé pour les personnes présentant des conflits d’intérêt, pas de participant à part entière.
12. Dans une étude sur 53 000 agriculteurs américains tout de même.
13. Je dis bien lié au glyphosate, d’autres produits sont plus problématiques. Cela mériterait un article à part entière, les uns pointant que les agriculteurs ont moins de cancers que la population générale, d’autre que certains produits qu’ils utilisent sont cancérogènes. Les deux sont vrais :

– Les agriculteurs ont globalement moins de cancers que la population générale, en particulier parce qu’ils ont moins de cancers liés au mode de vie (tabac and co)

– En revanche il y aurait un excès de certains cancers, en particulier les hémopathies malignes comme le lymphome non-hodgkinien dont parle l’OMS, raison d’ailleurs pour laquelle ce cancer est singularisé ici, qui serait lié à l’exposition professionnelle à certains pesticides.

C’est un de ces sujets sur lesquels chacun trouve un argument à sa sauce en oubliant la moitié du problème.
14. Il s’agit ici d’un worst case scenario où j’ai poussé tous les curseurs dans le mauvais sens :

-J’utilise comme source des analyses douteuses de l’association Générations Futures

-Je prend le produit sur lequel ils ont trouvé le plus de résidus (les lentilles sèches), qui de plus est un outsider, largement au-delà des autres.

La portion recommandée pour les lentilles sèches est de 60g par personne, les lentilles analysées par Générations futures contenaient 2100µg/kg, soit une dose de 126µg par portion, rapportée au poids d’un adulte assez léger de 70 kg, cela nous donne 1/1 111 111 de la dose à partir de laquelle il y a un doute sur la cancérogénicité chez la souris mais pas chez le rat. Et c’est à condition de ne manger que ça tous les jours.
15. Un épisode particulièrement savoureux me revient, une série de Une sur la contamination de certaines bières au glyphosate, cadeau de 60 Millions de Consommateurs, cette fois. C’est cocasse à plusieurs titre, déjà la bière contient un cancérogène certain, pas probable : l’éthanol, et en quantité largement plus importante que le glyphosate.

Ensuite, il fallait boire 2 000 litres par jour de la bière la plus contaminée pour atteindre non pas le seuil où le glyphosate devenait peut-être cancérogène chez les souris, mais simplement la limite légale.

A ce niveau de consommation, le cancer fût-il du à l’éthanol ou au glyphosate, n’est plus vraiment un problème, il n’y a plus de foie à métastaser de toute façon.
16. Je ne vais pas dire qui, sans quoi je vais me faire qualifier de troll payé par Monsanto™ par une certaine rédaction.
17. Il s’agit en l’occurrence du riz doré qui aide à lutter contre la carence en bêta carotène.
18. Dans ce cas la vaccination du reste de la population les protège en limitant les risques qu’ils entrent en contact avec une personne infectée, ce qu’on appelle herd immunity.
19. Demandez aux médecins sur Twitter, combien ont des histoires du type “Oui docteur, ça fait 6 mois que je me traite par homéopathie mais j’ai quand même préféré venir vous voir – Trop tard ça a métastasé partout.”. Beaucoup trop en ont.